STEPHANE ARNOUX

 

SOLDAT DE PLOMB

 

Cie Théâtre en Question, 1998

 



"Avez-vous déjà vu

un chien

lécher la main qui lui donne des taloches?!"

 

VLADIMIR MAIAKOVSKI



LES PERSONNAGES

 

FRANK

LE PERE

LA MERE

THOMAS

ERNEST

YANN

LE CAPITAINE

LE GENERAL

MONSIEUR

UNE FILLE

LE PORTE PAROLE

DEUX SENATEURS

UN SOLDAT DE PLOMB

UN JEUNE HOMME

UNE JEUNE FILLE

DEUX POLICIERS

DES SOLDATS

UNE ASSEMBLEE



 

ENFANCE ET PAIX

scènes d'adolescence

 

 

1 - La maison familiale

Un appartement au coeur de la cité. Un jeune homme, Frank, s'apprête à quitter le domicile familial afin d'incorporer le service militaire.

 

LE PERE

Petit soldat à faire, petit père sorti trop vite du ventre de ta mère, le temps presse. Bientôt ils viendront te chercher et tu n'as pas l'allure d'un bon fils à présenter. Tu n'as pas la force. Tu as aussi hérité de la couardise de ton père. Il te faudrait un corps plus souple et un coeur plus dur au lieu de cette cervelle trop lourde pour ton corps chétif. J'aurais aimé que tu sois un abruti, comme ton père, que tu apprennes comme moi après l'usine la douleur d'une absence de pensée. Ils vont venir, ils t'emmèneront et ils te redresseront. Ton dos ne pliera plus comme maintenant sous le poids de l'incrédulité de ta jeunesse. Tu nous reviendras après qu'ils aient su calmer l'effervescence de ton crâne, avec une vocation, peut-être, bien abruti, comme ton père.

Alors je veux céder mes droits de père afin que tu reviennes en bon fils embrasser ta mère, avec une nouvelle gueule apaisée, la gueule joviale du soldat qui après la fin des exercices veut bien oublier en permission l'outrage des armes à sa jeune liberté. Là-bas, j'y ai été avant toi et je ne doute pas que rien aie pu changer; je sais qu'ils sauront faire de toi ce que tu crois pouvoir te refuser d'être et que tu es, contre ton attente, en devenir: un homme.

A ton retour, mon fils, tu devras nous montrer fiers de toi.

 

FRANK

Inapte. Il faut sans doute parvenir à être déclaré inapte. Inapte, parce que je ne veux pas m'y résoudre, parce que je ne veux ni de leurs guerres potentielles, ni de leurs leçons, ni de leurs armes pour mourir.

 

LE PERE

Des conneries...

 

LA MERE

Allez, dépêche-toi un peu au lieu de grogner comme ça, comme un pauvre petit cabot malade.

 

FRANK

Mon coeur, tu le verras, peut bien être aussi dur que le tien. Mon corps, gavé depuis trop longtemps par vos soins d'une nourriture malsaine que je tarde à vomir, mon corps, tu t'en étonneras, apprendra la vigueur, par lui-même, pour moi et moi seul. C'est trop facile. Depuis trop longtemps on attend de jeter au dehors cet enfant qu'on a nourri pour d'autres, dans le seul but de le céder à cet ordre pour lequel on l'a éduqué. Eh bien, je suis déjà un homme et je veux vous le faire voir par une force nouvelle de caractère, un courage dont vous n'avez pas cru bon de me croire capable: je n'irai pas là-bas. Je n'irai pas parce que je n'aime pas l'uniformité, mais si je vous écoutais, si seulement je vous cédais, je voudrais bien y apprendre à aimer la violence.

 

LA MERE

Ça suffit, Franckie, mon fils, petite teigne.

 

FRANK

Cogner, cogner, casser et puis bientôt apprendre l'usage des armes. Revenir dur et fort de ma nouvelle condition offerte pour vous répondre. Alors le père verrait bien comme le fils peut se servir d'une arme. Plus de père.

 

LE PERE

Il menace, ce n'est rien. Après tout, il peut bien menacer, ce jeune con, et l'armée et ses parents. Il peut bien penser faire ce qu'il voudra puisqu'il va partir. Il règle ses comptes avec ceux qui l'ont fait naître et nourri; il leur en veut de n'être devenu que cet oiseau chétif qui a peur d'affronter son premier envol avec ses ailes trop frêles et sa propension démesurée à vouloir piailler encore dans la douce chaleur du nid.

 

LA MERE

Tu devrais te taire, Frank, oui, te taire un peu et préparer ce foutu sac dans ta chambre en n'oubliant rien de ce que tu crois déjà être des souvenirs. Oui, tu devrais faire cela, renoncer à ces conneries et attendre leur venue avec moins d'impudeur et de fierté.

 

LE PERE

Ecoute ta mère. Ca suffit. Tu peux sans doute enfin te montrer un peu plus raisonnable. Ce sont des foutaises, avoues-le. Maintenant tu vas dans ta chambre et tu la ferme. Tu cèdes ta fierté pour un peu de la nôtre. Ce courage dont tu te vantais à l'instant, il faut que tu t'en saisisses afin d'entrer dans la vie avec le front haut, au moins, avec le regard d'un fils...

 

FRANK

Ici et là-bas sans doute, il faut se taire, remettre de l'ordre, du bon ordre dans sa tête, un ordre obscène au milieu des souvenirs et des désirs. Je ne voudrai sûrement pas me taire, alors je serai peut-être déclaré inapte. On ne m'aura pas corrigé et je reviendrai avec mes désordres embrasser ma mère. Alors, sans doute, elle aura une larme pour le père.

Mais si je suis déclaré apte malgré tout et que je me soumets au devoir, je reviendrai, plus tard, avec une arme pour le père.

Je ne veux pas céder et tout perdre. Mais puisqu'ils ne savent rien de moi et que je pourrai vite me jouer de leurs lois et m'enfuir, je veux bien les attendre. Ils me rendront vite à vous car je ne leur serai d'aucune aide. Ils ne pourront que me rendre à moi-même, par dépit ou par crainte de me briser; sinon, tôt ou tard je retrouverai ma liberté et je ne reviendrai que pour vous saluer après avoir pris un fusil. Je viendrai saluer mon père, un jour, au hasard, et il ne reconnaîtra rien de moi que le gouffre noir d'un canon comme ceux qu'il a manié et qu'il veut que j'aie entre les mains, par bêtise, par fierté, par la répétition d'un vice mais sûrement pas par amour ou même simple affection de père.

Alors j'y vais, dans cette chambre, remplir ce sac et puis m'asseoir dessus et attendre, voilà. C'est très facile, après tout, c'est comme... Ce n'est rien.

 

LA MERE

Mon garçon...

 

Frank embrasse sa mère et sort.

 


 

2 - La sortie de la ville

Près de l'entrée du parc qui délimite en cet endroit les frontières de la cité, Frank est assis sur son sac et observe deux soldats qui entrent en chantant un chant de garnison.

 

SOLDAT 1

Derrière le capitaine, le bataillon franchit les obstacles les plus insurmontables.

 

SOLDAT 2

Nous devons marcher derrière lui, au même rythme que lui, caler nos pas sur les siens, maintenir la cadence... Puis, à son coup de sifflet, le capitaine exécute sa parade d'ouverture dont nous sommes les majorettes.

Ils cessent de chanter et allument une cigarette

Alors ?

 

SOLDAT 1

Il ne descendra pas.

 

SOLDAT 2

Un déserteur ne se cache pas bien longtemps. Le plus souvent on le retrouve à la tombée de la nuit, vautré sur un banc public comme une truie sur un canapé de luxe.

 

SOLDAT 1

Je n'attendrai pas ici toute la nuit. Dans quelques heures il n'y aura plus rien de vivant que, dans le lointain, des cris de loups et sur nous un froid sauvage, les pieds gelés.

 

FRANK, s'approchant

Je suis votre homme. J'étais là, derrière, à l'entrée du parc. C'est moi que vous cherchez. Je vous suis contre une cigarette... et je suis votre camarade si vous avez du feu. J'ai trop froid pour attendre encore l'inévitable entre ces tours tordues qui insultent la géométrie urbaine qui veut régner ici. Je veux bien vous suivre et je n'ai rien à perdre.

 


3 - La caserne

Au cours de la première nuit qu'il passe dans le dortoir de la 4e section du régiment, Frank apprend à intégrer l'armée, ses règles, ses déraisons.

 

ERNEST

Il a pissé. C'est pas possible, un type qui se pisse dessus, un type du boxe neuf, un costaud de la cinquième section. On sent sa pisse jusqu'ici. Les autres, ils ronflent comme des chars en exercice.

 

THOMAS

C'est un nouveau ? Un peu de pire en pire, les nouveaux. A la cinquième section, ils n'ont plus souvent le temps de dormir. Ça vous bousille tout, le manque de sommeil. Lui, quand il peut enfin se glisser sous les draps, il se pisse dessus.

 

ERNEST

C'est pas possible. On peut pas le laisser comme ça, il pollue tout le dortoir. Une vraie infection. Tu sens pas ça ?

 

THOMAS

Je sens ça aussi fort que ta sueur, Ernest. Le seul truc que je ne sente plus, c'est ma propre puanteur.

 

FRANK, s'éveillant

C'est quoi ? Qu'est-ce qui pue comme ça ?

 

THOMAS

C'est l'armée qui te souhaite le bonjour. Et ça, c'est rien. Au front, t'aurais déjà couché dans la merde au milieu des cadavres. Les seuls qu'on rencontre ici se planquent au fond des bols de riz. On appelle ça la "viande-surprise". A vous retourner l'estomac.

 

ERNEST

Fous lui la paix, Thomas.

 

FRANK

Il y a vraiment quelqu'un qui s'est pissé dessus ?

 

ERNEST

Un peu, comme un crétin, la morve au nez. Ce mec là, c'est un porc de première classe. Il n'a peut-être jamais posé son cul sur une mine, ni tiré sur personne, - il n'a peut-être même pas quitté l'école sur un coup de tête, ni insulté sa mère, - mais il vient de pisser sur un lit de la sainte armée. En somme, il fait sa crise et tout le dortoir doit se dissuader de dormir.

 

THOMAS

A part ses copains de la cinquième. Trop crevés pour sentir quoi que se soit.

 

FRANK, se lève, va voir et revient

Je resterai pas ici. C'est dégueulasse.

 

THOMAS

Recouche-toi. Ils sonnent le réveil dans deux heures.

 

ERNEST

Alors, ça laisse le temps de virer son lit. On le fout dehors. Le capitaine le trouvera et il prendra une raclée, un jour de trou. Il pourra ronfler et se pisser dessus comme il voudra.

 

THOMAS

Ou il se fera descendre par un camarade de cellule.

 

ERNEST

Personne n'aime les détraqués ici. C'est toujours menton levé et chaussures propres.

 

THOMAS

Je ne gagnerai pas une guerre avec des lacets neufs, le képi droit et les boutons serrés.

 

YANN, s'éveillant à son tour

Ernest, ça vient d'où cette puanteur ? C'est le nouveau ? Ma parole, un petit nouveau, incontinent comme un môme. Il faut le virer d'ici. Dans mon boxe, on va aux chiottes, comme tout le monde.

 

THOMAS

Il n'y est pour rien : c'est un type du boxe neuf.

 

YANN

Ah, le salaud !

 

ERNEST

Lève-toi, on va le foutre dehors avec son lit, ses affaires et son infection.

 

YANN

Moi qui n'arrête pas de dire qu'à l'armée on est payé à rien foutre !

 

Ils sortent.

 

FRANK

J'ai un peu peur ici. Chaque type que tu ne connais pas a l'air de vouloir chercher des ennuis. Tous ceux qu'on aperçoit, ceux des autres sections, ils n'ont pas vraiment une allure à être comme toi ou moi. On dirait que chacun oublie qui il est, ici. Ce type qui se pisse dessus, je suis sûr qu'il n'avait jamais fait ça avant.

 

THOMAS

L'uniforme invite à faire partie du décor. S'il n'y avait pas les soirs de soûlerie et les permissions, on craindrait de ressembler à un nid de petites fourmis dressées. Le fait que le soldat ne puisse plus ni baiser ni dormir sur le sein d'une femme le prive de la sensation d'être un homme. Ce sentiment là, on lui dit: "pourquoi ne pas le partager avec ton fusil ?".

 

FRANK

Je ne voulais pas venir ici. Je n'ai rien connu de tout ce que tu racontes. Je ne sais pas, moi, jouer à être un autre. Il n'y a pas de raison.

 

THOMAS

Croire et combattre, ça doit t'aider à t'y retrouver. Ce qui cloche, c'est qu'il n'y a rien à espérer de la vénérable armée. C'est plutôt sain d'avoir peur. C'est quoi, ton nom ?

 

FRANK

Frank.

 

Entre le capitaine.

 

LE CAPITAINE

Etrangement, il y a un gars qui dort juste devant les baraquements, et il y a plus étrange encore : ce type sent l'urine au moins autant que les caniveaux de la capitale. Je ne peux pas croire que deux gars comme vous qui discutent à une heure pareille ne soient pas informés de ce qui se trame ici. J'en ai entendu deux autres qui couraient à travers les baraquements. Alors j'aimerais bien en savoir plus. Ce pauvre gars, qui lui a pissé dessus ? Ce n'est pas moi, ni ceux qui dorment. ce n'est sans doute pas non plus dans les habitudes du colonel. Alors il ne me reste que vous-deux, là, bien éveillés, devant moi. Ça va chier. Alors on commence par le nom des deux autres. Tiens, deux lits vides. C'est bien leurs lits, ça ? Pourquoi ils ne reviennent pas, vos copains?

 

THOMAS

Nos camarades ont dû virer cette puanteur. Le mec s'est pissé dessus, c'est tout.

 

LE CAPITAINE

Alors comment expliquer que ses camarades à lui dorment paisiblement dans le boxe cinq, à leur place, tranquilles, conformes, innocents ?

 

THOMAS

C'est sans doute qu'ils sont trop crevés pour sentir quoi que se soit. C'était leur première journée d'exercice au combat.

 

LE CAPITAINE

Je vois. Encore une chose : pourquoi il ne répond pas le nouveau, là, lui ?

 

THOMAS

Il est arrivé aujourd'hui. Il flippe un peu ici.

 

LE CAPITAINE

Je vois. Eh bien tu ne devrais plus avoir peur. Ici tu as trouvé une famille qui est aussi la fille de ta patrie. C'est peut-être parfois dur d'être ici, mais c'est plus sain que les rues de la capitale où t'aurais été traîner ton cul. Hein ? Alors je vais aller me choper ces deux énergumènes et me les foutre au trou dans la seconde pour une bonne semaine. Ça devrait leur apprendre à être un peu sociables. Quant à l'autre, là, le pisseux, vous aller me le réveiller et me nettoyer tout ça. Bon. Je ne reviendrai pas cette nuit. C'est étrange, ça, quand-même.

Demain appel à sept heures tapantes, si on est ponctuel avec cet horaire là, on assure son service dans les temps et tout est bien qui commence bien, hein ? Alors à demain, messieurs.

 

Il sort.

 


4 - Une baraque du régiment

Après avoir fait l'expérience de sa situation de soldat, Frank rencontre l'amour mais doit bientôt gagner le combat.

 

FRANK

Porter un casque ou un képi, courir, et puis chanter ivre avec les autres un chant de garnison... Demain ce sera la première sortie hors du camp après trois semaines d'exercices. La permission enfin donnée de la voir!

Nous exécutions une opération de chars vers la colline, au nord. Elle a traversé au loin la zone des baraquements où il n'y avait plus personne, dans une belle robe bleue comme devrait l'être la belle journée de demain.

Ce soir, encore chanter nos beuveries de soldats, et puis, avec les premières lueurs, revêtir des vêtements d'homme libre et la trouver pour lui parler.

Les autres ne l'ont pas vue; ils étaient attentifs aux ordres du capitaine car ils risquaient de planter les chars dans une fausse manoeuvre.

Enfin, je suis sorti du lot quotidien; je suis déjà à demain, préparé à l'idée de lui dire l'image de sa beauté d'abord lointaine. Je la verrai de près et on franchira ensemble les barrières du camp.

Il faut que j'embrasse l'aube quand elle viendra car je pourrai tomber fou et projeter mon esprit loin d'ici. Je connaîtrai son nom!

Mais voici que les autres m'attendent avec leur bassine remplie de mixtures puantes à base de vin et d'herbes douces qui font tourner la tête jusqu'à l'aurore, jusque dans les rêves que l'on fait avec cette solitude que l'on ne trouve plus qu'au fond des draps mouillés.

 

On entend au loin deux soldats. Une chanson de guerre.

 

SOLDAT 1

Déjà les premiers bombardements de l'autre côté du continent font sonner la salve dans les écrans, et il n'y a pas d'autre gloire aujourd'hui que celle de l'uniforme. Mon courage, c'est mon insigne et mon honneur, celui de ma compagnie quand elle franchira les premières lignes.

 

SOLDAT 2

L'appel est lancé et déjà d'autres avec nous devront céder leur jeunesse à la victoire de la patrie. Du plomb dans l'aile. Les forces de l'ère nouvelle.

 

Entre son camarade Thomas

 

THOMAS

Frank, il n'y aura pas de bassine, ce soir. Le capitaine vient de l'annoncer, on part au petit matin. Les permissions sont annulées : temps de guerre. On n'a plus le temps d'y penser, même pas le temps d'avoir peur.

Le capitaine, je suis sûr qu'il pissera aussi dans son froc de capitaine. Maintenant, on s'assoit tous dans la même merde. Je t'accompagne.

 

FRANK

Je dois encore me dépêcher de faire parvenir un message. Il y a quelqu'un que je dois rejoindre et je reviens.

 

Il sort. Entrent Ernest et le Capitaine.

 

LE CAPITAINE

Il n'est pas là, le gringalet ?

 

THOMAS

Il est sorti pour régler ses dernières affaires.

 

LE CAPITAINE

Alors ça ne rigole plus, maintenant, hein ? Maintenant on ne fait plus semblant. Vous n'allez pas tarder à faire la découverte de la lourde musique des canons. L'objectif n'est pas encore connu. On se tient prêt à foncer avec armes et bagages pour une destination qu'ils ne croient pas raisonnable de nous donner. Nous sommes les bras et les jambes, eux ils savent où l'on doit marcher. Il faut qu'il se dépêche, le petit. C'est qu'on n'a pas tout le temps : on a une guerre à préparer. C'est bien, ça urge.

 

Il sort.

 

ERNEST

Ils gardent Yannick au trou. Ce serait plutôt drôle, un type qui ne fait pas la guerre parce qu'on l'a collé au trou. Il semble qu'il n'est pas particulièrement en symbiose avec ses voisins de cellule.

 

THOMAS

Dis pas de conneries, Ernest. Il partira, c'est sûr. Avec cette guerre qui commence, demain, il n'y aura plus personne à la caserne.

 

ERNEST

Il est parti faire quoi, le nouveau ?

 

THOMAS

Je crois qu'il avait quelqu'un à voir. Il avait l'air sérieusement perturbé. Un type qui débarque à peine à l'armée et qui doit connaître le plomb alors qu'il ne parvient pas encore à se plier à la discipline de fer qu'on nous impose ici...

 

ERNEST

Ce type là, il a la frousse, ça se voit, une bonne et fraîche terreur de gosse. Quoi qu'il soit parti faire, il vaudrait mieux pour lui qu'il revienne d'ici demain.

 



 

LE TEMPS DE LA GUERRE

scènes de plomb

 

 

 

5 - Un convoi militaire

Dans le train qui les conduit au champ de bataille, les soldats rassemblent leurs forces et veulent se donner du courage. Frank s'apprête à connaître l'outrage des armes.

 

THOMAS

Voilà. C'est bien. L'uniformité du vêtement n'a pas pu nous rendre identiques mais sera tâché d'un même sang qui nous unira. Ceux qui vont rester ne sauront rien de ceux qui y seront restés. A peine un nom, peut-être, une figure... Personne n'aura à raconter l'histoire de personne. Toi-même, tu ne sais pas qui je suis. - Il y a peut-être quelqu'un qui attend de me saluer, à la porte d'une maison d'où mon odeur aura peu à peu disparu. Quelqu'un qui, peu à peu, aura effacé les dernières traces organiques de mon existence civile. - Par chance, je ne sais rien de toi en retour, sinon qu'ici, dans ce train qui nous conduit à travers nos lambeaux de mémoire, les autres t'appellent "la poule mouillée".

 

FRANK

Il y a ceci que tu sais de moi et que les autres ignorent : moi, personne ne m'attendait chez moi ou dans une quelconque autre maison. Il a fallu que l'armée me donne l'occasion d'une rencontre, le courage d'un premier pas franchi entre l'insatisfaction d'un désir et ma timidité.

 

THOMAS

La fille que tu voulais rejoindre en permission ?

 

FRANK

Elle s'appelle Eva. Tu pourras dire en revenant que tu as aussi entendu parlé d'une certaine Eva. Elle a changé, je crois, quelque chose en moi que les autres n'ont pas pu voir. Ils continuent de rire de moi et de me prêter des noms absurdes. Or, ils se trouve qu'elle est la fille d'un colonel. C'est sur le lit d'un colonel que j'ai abandonné ma civile adolescence. En quelque sorte, me voici lié à l'armée plus que chacun de ceux qui roulent avec nous dans ce train.

 

THOMAS

C'est qu'il faut des couilles pour prendre la fille d'un colonel à l'instant de partir en un lieu où aucun colonel ne peut plus retenir un soldat au cachot. C'est ce qui fait que Yann est en train de dévorer un poulet avec les autres, à côté. Lui n'a pourtant culbuté la fille d'aucun officier.

 

FRANK

Je suis sous l'effet d'un choc, je ne sais pas exactement à quoi ça tient, mais je crois que ce train, tout en m'éloignant d'elle, m'offre l'opportunité de laisser exploser ce qui reste de moi et que je dois lui offrir en gage de ma témérité.

Alors, le vrombissement et les chocs saccadés de ce train font presque pour moi une exaltante musique. Je sens qu'il y a dans ce concert de ferrailles entrechoquées l'avant goût d'une espérance nouvelle.

 

THOMAS

Et assez de mouvements inopportuns pour renoncer à manger avant d'atteindre les postes reculés où l'on veut nous préparer un choc plus terrible encore.

 

FRANK

Je ne mangerai pas avant d'arriver. Les autres pourront bien avaler mon dîner avant de retourner leur estomac.

 

THOMAS

Je connais, maintenant, quelque chose de ton histoire, pourtant je ne sais toujours pas d'où tu viens.

 

FRANK

Je voudrais bien savoir, moi aussi, d'où vient l'homme à qui je parle dans l'obscurité de ce train qui semble conçu non pour les hommes mais pour les marchandises.

 

THOMAS

Tu parles à un homme dont le nom ne lui appartient pas. Mon nom, c'est celui de mon père, un sénateur. Pourtant, je ne connais pas cet homme qui m'a laissé seul avec ma mère, et qui a laissé l'armée lui prendre son fils. Alors c'est doublement par sa faute si je suis ici. Il décide en haut lieu, il a décidé pour toi aussi, bien sûr. Après sa propre épouse, c'est ma fiancée qu'il confine au poids de la solitude. L'ennemi n'est pas devant nous : c'est dans notre dos, auprès de nos femmes qu'il veut perpétuer l'abomination du crime, la démence du combat.

Tu parles à un homme qui, à l'heure de ta jeunesse, ne voulait rien que bouleverser les modèles absurdes d'un monde déjà écroulé. Je sais que tu as cette force, cette inclination à dire non, cette insolence de la justice : tu sais de quoi je parle. C'est de cette énergie que je viens. Je ne suis plus cet homme là, je suis à l'armée. Je ne veux plus discuter. J'espère qu'il me reste au moins le courage qui détermine la valeur d'un homme devant la mort.

 

FRANK

Nous ne devrions pas être ici. Je pensais ne rien devoir connaître de tout ça. Pourtant, à cet instant, j'ai la certitude d'une prochaine victoire sur moi-même. Quelque chose comme cette force dont tu parles.

 

THOMAS

A notre retour, il y aura des commémorations, des manifestations, des pleurs. Au milieu de ces pleurs, dans un bel et neuf uniforme, je ne saurai peut-être toujours pas pourquoi viendront résonner encore le son des canons et des cuivres dans ma mémoire et sur la place publique. Je ne saurai reconnaître, inéluctablement, que l'origine des larmes.

 

Entrent les autres soldats et le Capitaine qui reviennent du repas.

 

ERNEST

Dis, Thomas, c'est la trouille qui te fait changer de sexe, maintenant que la nuit tombe sur les rails, devant ?

 

LE CAPITAINE

Je n'aime pas trop ça : les hommes qui renoncent à se nourrir, à prendre des forces. J'en ai connu qui préféraient crever de faim plutôt que d'avoir le courage de se tourner résolument contre l'ennemi. Le ventre vide, c'est l'esprit qui s'échauffe et le corps devient mou, et alors il n'y a plus qu'à serrer les fesses.

 

YANN, montant sur une caisse

Mesdames et messieurs, je voudrais saluer ce jour si particulier où je peux revendiquer enfin d'avoir trop mangé et trop bu. Je le sens depuis mes pieds qui interrogent vainement la stabilité du sol, et jusqu'à ma tête qui tangue comme une proue en pleine mer. Je reconnais bien pourtant la vénérable armée où je suis. En quel autre lieu peut-on vous asseoir, le temps d'un repas, sur des caisses de munitions en mouvement d'où menacent de tomber les gamelles et la gourde de ce vin comme il n'y en a pas de plus puissant sur la terre ferme ?

 

Il tombe sur son sac à dos et semble incapable de se relever.

 

ERNEST

Je crains qu'à moins d'un bon sommeil, il ne retrouve jamais l'équilibre. Tout à l'heure, il disait se sentir plus libre que jamais.

 

FRANK

Ecoutez, il recommence à pleuvoir sur la tôle rouillée de ce wagon.

 

Tous restent muets un long moment. C'est une succession de regards croisés, de ce type de regards qui fuient les yeux des autres comme pour ne pas être vu. Un long silence d'où provient plus nettement les chocs rythmés des boggies sur les rails.

 

LE CAPITAINE, vautré sur un sac, se relevant à peine

Combien d'entre vous connaissent le théâtre des opérations ? Pas un seul. Il y a pourtant quelque part un collège de fins stratèges qui examine toutes les issues, qui combine tous les plans... Eh bien, ces généraux sont si malins qu'ils ne nous apprennent rien, si bien que nous ne pouvons pas en parler. Et si personne n'a rien à indiquer à personne, il est certain que nous sommes couverts. Je ne connais rien de plus rassurant que cette manière-ci de ne pas savoir.

 

ERNEST

Ce ne sont pas les soldats qui profitent de ce genre-ci de garanties, ce sont les stratégies elles-mêmes qu'on protège. Ils se moquent bien de prémunir les soldats contre la peur viscérale qui anime chacun des hommes au combat.

 

YANN

Moi, je connais des fripouilles et des lâches qui trembleront bien plus que moi devant les fusils braqués de l'ennemi.

 

THOMAS

Pourtant, tes membres s'agitent déjà quand tu parles, bien repu et vautré convenablement sans frayeur dans ce wagon sans danger.

 

FRANK

Vous devriez échanger vos impressions de camarades transis avec moins d'animalité. Je crois qu'on tremble moins quand, autour d'un feu, on perçoit cette chaleur qui vient de l'échange des souvenirs et des désirs ou bien du silence qui surgit quand les mots ne savent plus exprimer ce qui les amène à la pensée.

 

YANN

Je ne vais pas, afin de juste satisfaire ta haute idée de l'homme, partager mon pain et puis mon lit avec toi. Si tu tombes au combat, c'est un type comme moi qui osera te relever, mais je peux très bien auparavant te servir un croche-pied.

Tu ne sais pas ce que c'est. Tu ne sais pas ce qui te vient à l'esprit, là-bas. Il se peut bien que tu perdes au moins un souvenir, mais tu perdras à coup sûr tes désirs parce que tu n'auras plus la sensation de ton sexe.

 

LE CAPITAINE

Fermez-la. Un capitaine peut bientôt vous faire avoir une drôle d'impression au derrière.

 

Nouveau silence de plomb. Un silence grotesque.

 


6 - La décision

Loin du feu des combats, en un lieu secret, un professionnel de la guerre et un stratège en civil ont à décider du sort des troupes et des circonstances possibles d'un temps de paix.

 

LE GENERAL

Monsieur, les troupes se déploient autour de l'objectif suivant l'allure et la détermination qui conviennent à cette sorte de guerre. Mais déjà, on entend parler de quelques cas de mutineries. Les hommes ne sont plus assez préparés pour ce genre de conflits. On trouve à l'armée le même type de manquements à l'ordre que dans la société civile. J'ai besoin de rassurer mes hommes.

 

MONSIEUR

Je suis justement nommé par le parlement pour prendre la responsabilité d'une décision.

 

LE GENERAL

Si les hommes apprennent que vous comptez recourir à la bombe, je n'estime qu'à peu de cas les chances de maintenir l'obéissance des troupes.

 

MONSIEUR

Ne pas y recourir conduirait à de nouvelles hécatombes sur les fronts alliés d'où proviennent à chaque instant des nouvelles de moins en moins rassurantes.

 

LE GENERAL

Alors il faut ordonner le repli des lignes arrières. Il faut constituer des réserves de forces. Nous ne savons pas ce qu'il en serait après l'opération.

 

MONSIEUR

Pourquoi ne pas envoyer vers l'avant précisément ces mutins des sections rebelles ?

 

LE GENERAL

D'autres sections s'apprêtent à gagner le front pour remplacer les forces perdues. Que feront-ils, à votre avis, dès qu'ils sauront ?

 

MONSIEUR

Ne doutez pas. Ils ne peuvent encore rien en apprendre. Nous avons fait le nécessaire pour préserver le secret d'une possible décision. Non, le problème se situe bien au delà : nous ne pouvons pas, -c'est une vérité économique intransigeante-, terminer cette guerre maintenant.

Il ne faut pas prendre le risque de laisser bientôt revenir les troupes vers la cité. Ils pourraient servir d'autres objectifs que les nôtres et s'allier à certains groupes subversifs qui sévissent dans la capitale.

 

LE GENERAL

Il y a peut-être une brèche où nous pourrions percer. Les collines ennemies à l'Est du territoire ont peut-être déjà creusé un passage. Là, nous pourrions déployer les moyens ultimes que nous connaissons. De plus, la quatrième section, qui ne connaît encore aucun cas de mutinerie, se dirige en ce moment vers l'objectif Est.

 

MONSIEUR

Je suis d'accord. Il faut tenter cela. Cependant, il conviendrait de se débarrasser au plus vite des soldats mutins. Par exemple, il doit être possible de les diriger vers des zones de combat où ne subsiste aucun espoir. Nous ne pouvons pas prendre le risque de faire fusiller pour l'exemple.

 

LE GENERAL

Croyez bien, Monsieur, que je servirai toujours les recommandations du parlement. Nous voulons gagner cette guerre.

 

MONSIEUR

Nous devons la gagner afin de faire taire ceux qui croient pouvoir bouleverser ce qui est sans doute le seul moyen d'imposer notre nation dans la nouvelle construction internationale qui garantira à nouveau la paix et l'ordre. On recommence à piailler sur la place publique, les idées se répandent vite mais les matraques se déploient plus vite encore. C'est une autre guerre que la vôtre que le parlement doit mener. Une guerre dont le sort dépend de la vôtre. Il est temps de pouvoir fêter une victoire légitime avec un peuple uni sur la place publique. Il est temps que le parlement puisse se réunir aussi sous une nouvelle constitution.

 

LE GENERAL

J'attends votre décision.

 

MONSIEUR

Au nom du parlement, pour le nom et l'honneur de la nation de nos pères et pour l'amour des futurs enfants de la patrie...

 

LE GENERAL

Monsieur, décidez.

 

MONSIEUR

Faites déployer les troupes autour du front Est, nous nous chargerons de ce qui doit être fait. Nous entrons à coup sûr dans la lumière rouge de l'aube d'une ère nouvelle.

 

LE GENERAL

A vos ordres, Monsieur.

 


7 - Un poste reculé

A l'arrière des lignes de front, les soldats profitent d'un dernier répit et font une plus ample connaissance des réalités de l'état de guerre. A la suite d'une humiliation, Frank entreprend de bander ses muscles amaigris afin d'apprendre à répondre à la frayeur naturelle des troupes.

 

LE CAPITAINE

C'est ici que nous casserons une dernière croûte avant de rejoindre les lignes de front. Nous avons eu un message radio. Nous ne resterons pas ici assez longtemps pour avoir le temps de laisser nos petites frayeurs nous tourmenter.

Je ne veux pas de bordel. On bouffe, on se repose et on se prépare. Je suis chargé de distribuer les munitions. Pour l'instant, il faudra en prendre soin. Nous sommes rationnés.

 

ERNEST, fouillant dans une caisse

Il n'y a pas de vin ? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de vin ? Alors on est rationnés, c'est ça ? Il faut garder la tête lourde, hein ! Sans rire, il faudrait nous donner du vin.

 

FRANK

Je n'en ai pas bu, moi, dans le train. Je veux bien du vin pourtant.

 

THOMAS

Je suis sûr qu'on peut arranger ça. J'ai une gourde que je garde depuis la caserne. Puisque nous allons boire de toutes façons, il faudrait une autre gourde. Tiens Frank, tu as l'honneur des premières gorgées. Tu n'as pas bu tout à l'heure.

 

FRANK, à Yann

Je suis sûr que c'est lui qui garde les dernières gourdes. Il ne tient toujours pas debout et il est le seul qui ne dit rien.

 

YANN

Le capitaine non plus ne dit rien.

 

LE CAPITAINE

C'est qu'un officier à la veille du combat préserve son foie et son esprit. Je suis votre assurance, en quelque sorte. Je ne sais pas où il reste du vin.

 

FRANK, buvant avec ardeur

Je propose qu'on regarde dans tous les sacs. Il n'y a pas de raison. On ne va pas commencer à mettre les autres dans la merde. Je ne vois pas pourquoi.

 

ERNEST

Si Yann te dit que ce n'est pas lui qui a le vin, il sait ce qu'il dit. Il a déjà pas mal bu, si bien qu'il n'est sans doute pas dans l'état adéquat pour comploter une quelconque histoire de vin. Qu'est-ce qui me dit que tu n'as pas une gourde supplémentaire planquée au fond de ton sac ?

 

LE CAPITAINE

Je propose de régler ce problème, moi. Alors, la chose est simple : s'il y avait à boire, nous trinquerions tout-à-l'heure au coin du feu. Cependant, puisqu'aucun récipient ne se présente à nous, il nous faudra bien renoncer à boire du vin maintenant. Alors que ceux qui doivent manger mangent et nous foutent la paix, et que ceux qui ont gardé de l'alcool dans une poche ou dans leur sac ou ailleurs se déclarent.

Un temps.

Je peux donc constater que personne ne cache rien. Tout va bien. Pas d'alcool.

 

ERNEST

J'ai la trouille maintenant. Ce n'est pas bien malin. Je voudrais bien pouvoir cesser de penser un peu. Je n'ai pas honte d'avoir peur. On ne sait toujours pas où on va et ce sont nos derniers instants au calme.

Il allume une cigarette, s'assoit et arrange ses chaussures.

On n'a pas encore vu la pointe d'un fusil et pourtant moi, je peux déjà dire que c'est une sale guerre.

 

YANN

Et voilà. On panique. Et à cause de qui ? Est-ce qu'on sait qui a fait le coup ? Non. Il y a là une gourde. Je propose que vous la partagiez entre vous. Et demain, lorsqu'il n'y aura réellement plus rien, on en fera venir d'autres si c'est possible. Sinon, on ne boira plus. Profitez-en les gars.

 

FRANK

Cette fois je ne me soumettrai pas à la règle, votre règle. Thomas et moi, nous n'avons encore rien bu et il est naturel que nous ayons du vin avec notre repas.

 

Frank commence à manger et continue à boire. Ernest s'approche et lui prend la gourde des mains. La bagarre éclate : Frank cogne en premier puis tombe sous les coups d'Ernest. Le capitaine sort son pistolet et tire un coup en l'air. La gourde heurte alors le sol.

 

LE CAPITAINE

Voilà. La question est réglée. Je prends cette gourde. Ceux qui en veulent maintenant se lèvent et viennent chercher une gorgée en me présentant leur sac ouvert afin de régler aussi toute suspicion relative à ceux qui boivent.

 

ERNEST, avance et présente son sac. Il boit.

J'ai bien mérité d'être le premier.

 

THOMAS, de même

Je n'en veux plus.

 

YANN, de même

Alors juste une dernière gorgée. Elle est vide.

 

FRANK, qui ne parvient pas à se relever.

Vous avez tous la trouille mais moi j'avais besoin de me réchauffer. Vous n'avez aucun honneur. Je ne me laisserai plus jamais faire. Je suis autre chose que vous tous. Des lâches. Je ne veux pas faire la guerre avec des lâches à mes côtés. Je ne connais pas mon adversaire. J'ai soif.

 

Il porte la main vers son sac.

 

YANN

C'est lui, j'en étais sûr. Ce chien.

 

Frank attrape sa boîte de munitions, la pose sur ses genoux, se relève, saisit son fusil et entreprend de le charger.

 

FRANK

Vous n'aurez pas le temps de charger votre arme. Vous ne prendrez aucun risque, c'est la seule vérité solide et sûre.

Tous s'immobilisent et restent en alerte.

Je veux bien tout de suite boire déjà une gorgée de vin. Il fait froid. La nuit ne va pas tarder à tomber. J'aimerais bien que celui qui a quelque chose à boire me tende maintenant, avec le sourire, ce qu'il a caché en traître, par erreur.

 

LE CAPITAINE

Pose ton arme, petit con. C'est un ordre, ça. On ne va pas discuter avec toi.

 

YANN

Pourquoi ne pas lui proposer de se servir dans son sac au lieu de lui tendre le nôtre à nouveau.

 

LE CAPITAINE

La ferme !

 

Frank tire sur la gourde vide, au sol. Il la manque. Suit un instant de pesant silence.

 

FRANK

Je pourrais mieux viser à présent. A boire.

 

LE CAPITAINE, fouille dans son sac, attrape une gourde, lui tend.

Voilà.

 

FRANK

Merci.

 

Il pose son fusil et attrape la gourde, va s'asseoir sur une caisse et boit.

 

LE CAPITAINE

Tu peux la garder. C'est ma gourde. Je n'en veux plus non plus. Je suis sûr qu'à présent personne d'autre n'a plus soif. C'est un ordre. Il n'y a plus d'autre gourde.

 

THOMAS

Comment tu te sens Frank ? Bien, ce courage. Tu sais, on a peur parce qu'on sait au fond ce qui nous attend. Ce n'est pas bon d'attendre.

 

FRANK

Laisse-moi.

 


8 - En première ligne

Au coeur de la bataille, sur le front Est, devant l'ouverture d'une brèche dans les lignes ennemies, à un moment de panique collective, Frank se découvre une force insoupçonnée qui le sauvera de l'issue des combats.

 

YANN

Nous y sommes, alors. Le bruit des canons, sans cesse, la fumée... Les canons sont chauds, camarades. La nuit va bientôt tomber sur nos têtes. Il fait noir déjà. Le temps presse.

 

LE CAPITAINE

Nous nous posterons ici pour la nuit. Le feu des combats de la journée nous tiendra chaud encore quelques heures, je ne plaisante pas. On surveille notre poste avec l'oeil vif du chasseur. Ces barrières devant vous, ce sont les limites de la base ennemie. Nous sommes à deux pas de la brèche. Demain, il nous faudra passer.

 

ERNEST

Pourquoi ne pas plutôt y aller maintenant. Qu'on en finisse.

 

THOMAS

J'ai froid. Mes pieds et mon cerveau sont gelés ensemble.

 

YANN

Au contraire. Il y a dans l'air un souffle chaud qui a mauvaise haleine.

 

FRANK

Nous sommes à quelques pas du ventre de l'adversaire!

 

THOMAS

Non. L'ennemi, on l'a oublié, là derrière. Il sert la main de nos enfants en annonçant les dernières victoires, ou bien il leur caresse la joue sans pudeur à l'heure de la défaite. Pourtant, il ne nous connaît pas, pas plus que celui qui est devant et qui tremble comme nous.

 

LE CAPITAINE

La ferme. Nous devrons passer parce qu'ici, il parait que c'est la seule brèche connue à l'heure qu'il est et il parait qu'on est des sacrés veinards. Si tu as une dent contre cette guerre, alors fonce maintenant droit devant toi.

Si l'on n'ouvre pas cette porte, devant, cette guerre aura raison de nous tous, mais si on passe par l'ouverture entrebâillée, nous nous glisserons à travers les accords mélodiques de la victoire et nous aurons alors une petite chance de revenir embrasser les belles citoyennes de notre pays en paix.

 

FRANK

Restons ici, entre nous qui parvenons à reconnaître entre nous, mutuellement, l'absence d'animosité ou de conflit, entre nous qui sommes amis et non ennemis, avec certitude, et attendons que la lumière du petit matin nous montre la voie. Ou alors, n'ayant d'autre certitude que celle d'être un homme équipé à la guerre sur un champ de bataille, rassasié et encore réchauffé par l'alcool, gagnons ce qui nous a conduit hors de chez nous jusqu'à cette plaine qui crache ses dernières forces, qui est brune, comme une terre morte, et qui voudra bien nous accueillir dans une immobilité semblable à la sienne.

 

ERNEST

Je ne veux pas avoir attendu l'heure de combattre pour enfin dormir. Je voudrais bien tenter quelque chose, n'importe quelle action insensée, tenter d'avancer, revenir fatigué et dormir. Personne d'autre que nous, j'en suis sûr, n'aurait le culot de se coucher sur ces lits de papier qui sentent la mort, langés au creux de ce trou d'obus comme des bébés dans le ventre de leur mère.

 

Un vrombissement sourd monte du sol et fait taire un instant les soldats. Ce bruit continue en augmentant peu à peu tout au long de la scène.

 

LE CAPITAINE

Nous attendrons les ordres qui viendront à l'aube. Il n'est inscrit nulle part que le soldat a le devoir de dormir. Ernest, tu monteras la garde avec Thomas.

 

YANN

Capitaine, vous autres, écoutez. Le vent gronde au loin, une tornade qui balaie les poussières avec la force d'une compagnie de déments et qui avance vers l'objectif comme un signe de dieu.

 

FRANK

Je l'entends, moi. Il fait trembler les murs de la cité qui nous ferme le passage. Si nous étions de l'autre côté de la barrière, nous entendrions chanter le hurlement des façades, le hurlement des chefs de guerre à l'instant d'une trahison, à l'heure d'une désertion ou d'une défaite.

 

LE CAPITAINE

Ils se sont battus la journée entière. Ils sont affaiblis, c'est sûr. Mais cette vibration qui vient de la terre n'encourage à rien. On ne sait pas ce que c'est.

 

FRANK

J'irai maintenant ou je n'irai plus désormais vers l'avant.

 

LE CAPITAINE

Il est assez fou pour y aller ! Mais sûrement pas assez malin pour en revenir vivant. Qu'est-ce que tu crois ? Qu'on va te regarder tout à l'heure revenir nous brandir un trousseau de clefs à la figure en hurlant la victoire. Non. Il n'y a aucune raison d'avancer maintenant, aucune fierté, et aucun honneur à attendre si tu laisses les autres et vas imaginer tout seul un ridicule plan d'action. Non. La valeur sûre, c'est ici.

 

Frank part seul vers l'avant, le fusil au poing.

 

ERNEST

Il n'ira pas seul.

 

YANN

Je prends mon sac et mon fusil et personne ne me dira de m'asseoir tranquillement et de la fermer.

 

LE CAPITAINE

Si ce soldat fait encore trois pas, tirez sur lui. C'est la règle.

 

THOMAS, visant le Capitaine de la pointe de son fusil

Non. Je sais dire non, moi aussi. Et mon fusil saura parler plus fort que moi encore. Il faut que personne n'aille nulle part et que personne ne tire sur personne. C'est mieux.

 

YANN

Pose ce fusil, Thomas. C'est assez difficile comme ça. On attendra bien d'autres balles pour voir tomber la tête d'un des nôtres sur cette terre ennemie.

Il s'approche de Thomas et prend son fusil.

C'est pour d'autres exploits que cette terre nous unira.

 

LE CAPITAINE, tire en direction de Frank, qui s'est déjà éloigné.

Il est trop loin maintenant. Il ne s'en tirera pas, de toutes façons.

 

THOMAS

C'est inhumain, ce qui se passe ici. Le gosse a perdu la tête et vous ne valez pas mieux que lui. Il avait raison. Nous sommes des lâches.

 

ERNEST

Allons-y.

 

Une déflagration fait soudain taire le vrombissement sourd ainsi que les ambitions des soldats. Un gigantesque champignon noir monte du sol et provoque un éblouissant éclat de lumière. Puis c'est l'obscurité.

 

YANN

Nous avons perdu la raison. Ils n'ont pas pu faire ça.

 

LE CAPITAINE

Je ne sais pas...

 

ERNEST

Qu'est-ce que c'est que ça ? Il fait plus noir que dans un puits à présent.

 

YANN

Là-bas, à dix mètres, une lampe à pétrole qui brille dans l'obscurité! Capitaine ? Le nouveau ? Qui est-ce ? On ne distingue plus rien.

 

LE CAPITAINE, après avoir allumé une lampe

Je ne vois rien de plus. Il manque un de mes hommes. Thomas ? Merde.

Il tire en direction de la lueur qui chute et roule sur le sol.

Voilà. Il partait vers l'arrière. C'est un déserteur.

 

ERNEST

La lueur ! Il se relève.

 

YANN

Il revient par ici.

 

Le capitaine pointe à nouveau son fusil.

 

ERNEST

Vous ne ferez pas ça capitaine. On préférerait vous tuer à présent.

 

Le capitaine pose son fusil et se laisse chuter à terre. La lueur retombe et roule à nouveau au sol. Puis Thomas se relève et parvient à pénétrer dans le campement. Il retombe sur son sac.

 

LE CAPITAINE, après avoir extrait une gourde de son sac.

A présent, c'est tout ce que je peux faire.

 


APARTE

 

THOMAS, boit un peu et pose la gourde au sol

Il y a cette histoire qu'un de vous devra raconter à quelqu'un ou garder en mémoire. C'est ainsi que les hommes font lorsqu'ils ont du respect pour leurs semblables et se distinguent des animaux...

Lorsqu'à l'Est nous manifestions contre l'augmentation des normes de production, les chars faisaient un cortège à la démesure des masses populaires. J'avais un drapeau rouge dans les défilés; j'avais un oncle au Sénat. Nous prenions de l'importance quand l'un des nôtres tombait sous les chars. Les nouvelles vont vite. A cette époque, nous étions l'occident. Notre pensée s'articulait dans la forme obligée, nous étions en lutte, dans l'union des forces : une seule voix pour un seul slogan, un poumon unique. En une seule respiration, tous franchissaient les lignes improvisées du pouvoir. Une vibration dans le dos, et nous pouvions crier devant un uniforme. Ils ne pouvaient pas tous nous prendre. Dans le car, au retour de la manifestation, nous vîmes que trois d'entre nous manquaient, et nous chantions toujours d'un seul et même poumon.

Sous les obus, dans les tranchées, mon père perdit un oeil et il ne vit plus l'ennemi. Dans la fumée, ils crachaient tous la guerre d'un même poumon.

Devant les chars, sur la grande place, j'ai planté mon drapeau sous un arbre. Ils avaient déjà fait feu sur nous. Nous ne savions plus qui mort, qui vivant; j'avais un tremblement. Je n'ai pas tenu jusqu'à la fin. Mon père, un sénateur. J'avais peur d'être trop métèque en famille. A l'armée, j'avais un nom, à la maison, un sifflement, un petit mot ridicule. Il devait y avoir le combat des classes perdues. J'avais oublié mon nom, ma gueule sur les papiers. Ici et maintenant, je suis le numéro 17, j'ai deux enfants. Je ne connais pas la fin de mon histoire. Les fantasmes de l'Histoire reviennent s'asseoir à la table de Banquo.

On dira que je n'ai pas exécuté les ordres. Je dois tirer contre une tempe, choisir, être libre de choisir ça, quelle tempe, être libre et mourir. La tempe gauche, on est trop sensible.

Il dégage son pistolet de sa ceinture. Il l'arme, doute, puis il contrôle le chargeur .

"Avez-vous déjà vu un chien lécher la main qui lui donne des taloches?!"

Ce sale pétard n'est pas chargé : ils ont gardé les munitions. Après tout, ici, c'est pas encore la guerre! Les salauds.

Sur la place, le drapeau a été déterré et brandi, et puis il a brûlé. Il y avait un fusil braqué derrière mon dos, le mécanisme s'est enrayé. C'est une bonne leçon. Je sais que mon poumon n'est pas le coeur de nos luttes, mais ici, je ne devrai plus respirer en solitaire.

 

Seconde déflagration, plus petite, venant de l'arrière. La scène se recouvre de poussières. L'explosion achève le temps de la guerre. L'obscurité est totale sur le champ de bataille, et il n'y a plus maintenant que le silence et la poussière.

 

 



 

LE RETOUR DES GUERRIERS

scènes de déclin

 

 

9 - La maison familiale

Au lendemain du choc irréparable que Frank subit en voulant traverser seul les lignes ennemies, la cité parvient à panser peu à peu ses blessures et fête le temps de la paix et de l'ordre retrouvés.

 

LE PERE

Le ciel gronde encore. Un dimanche pourri, comme toujours. Il n'y a pas moyen d'avoir de la lumière chez soi en pleine après-midi.

 

LA MERE

Tu te plains encore et pourtant tu devrais être heureux : il n'y a aucun gosse pour crier dans le parc quand les rues sont grises comme aujourd'hui. Les jours où le soleil fait scintiller les feuilles des arbres, tu as mal aux yeux et tu dois mettre tes lunettes.

 

LE PERE

Demain, j'irai à la mairie. Il est temps d'accepter de savoir. On ne peut pas rester comme maintenant à tourner en rond, à repousser l'inévitable. J'irai demain. Je ne te dirai rien à toi si tu veux.

 

LA MERE

Je verrai bien le soir dans ton regard, comme lorsque tu ne voulais pas que je sache ce qui te rendais désagréable et froid comme la mort et que tu avais appris à ton travail. Le lendemain, ils ont parlé de la bombe à la radio. C'était la veille de la victoire. Il faisait mauvais temps comme aujourd'hui. Tu ne souriais pas comme les autres parents, tu savais où Frank était affecté de l'autre côté de la frontière. Ils te l'avaient dit à ton travail. Une femme voit toujours ces choses là et je peux lire en toi quand tu ne peux pas ôter quelque chose de ton esprit.

 

LE PERE

Je croyais qu'une mère pouvait sentir le coeur de son fils battre de l'autre côté de la terre. Tu n'as jamais parlé de ça. Si tu veux, je te dirai demain.

 

LA MERE

Après tout, personne ne sait où tu iras demain. La semaine dernière, déjà, tu as dit que tu le ferais. On n'est jamais sûr avec toi.

 

LE PERE

Je vais faire la sieste. On étouffe, et pourtant il fait froid et on entend le vent siffler dans les gouttières.

 

Le père sort après avoir pris un journal et un paquet de cigarettes sur la table. La mère reste seule un moment et regarde dehors. Frank entre, en uniforme, le pistolet à la ceinture, le sac à l'épaule. Il pose ses affaires et reste à regarder sa mère qui ne l'a pas encore vu.

 

FRANK

Maman. Sur le chemin, jusqu'à la porte de cette maison, je m'attendais à trouver les traces d'une nouvelle existence : un frère ici, par exemple, ou des monuments nouveaux, dehors, des nouvelles têtes. Je n'ai rien vu de la sorte. La ville a perdu ses couleurs, on dirait. Il n'y a pas de fête ? Tous devraient faire la fête, pourtant. Je suis de retour, moi. Après tout, pourquoi se mettre à rire aux éclats, c'est vrai.

 

Il allume une cigarette.

 

LA MERE

Mon fils est revenu saluer sa bonne mère, alors. Il n'y a pas de raison que tu ne viennes pas embrasser ta mère, après tout. Je suis une vieille mère à présent. Entre. Ton père est monté faire la sieste.

 

FRANK

Je voudrais bien une tasse de café.

 

LA MERE

Bien sûr. Monte prendre des affaires dans ta chambre et change toi. Tu ne vas pas garder cet uniforme tout tâché qui revient de dieu sait où. Quelque chose de ton visage a changé. La guerre, ça fait aussi des blessures dans le regard des gens. Je te prépare un café. Allez, monte.

 

Frank pose sa ceinture sur la table et sort pour se changer, laissant seule la mère qui prépare du café et une collation. Elle s'assoit et sert deux tasses de café. Elle observe le ceinturon en cuir noir posé devant elle. Après ce moment d'attente, Frank revient en costume civil et s'assoit face à sa mère.

 

FRANK

Ce que j'ai vu là-bas ne me permettra plus de dormir en paix. Je ne suis pas exactement un fils qui revient de la bataille, je ne crois plus être réellement un homme. Mon estomac, mes poumons eux-mêmes ne me reconnaissent plus. Et qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne veut plus rien devenir ? Me voilà, et je n'attends plus rien.

Il y a juste quelque chose, - quelque chose qui n'est pas vraiment humain non plus, - que je me souviens devoir faire. Je ne sais pas ce que ça vaut. Qu'est-ce que la vie d'un homme ? Je ne reconnais plus ces vêtements, cette odeur, le sentiment qui montait en moi quand je voyais une larme prête à tomber dans tes yeux. Je n'ai aucune envie de tuer ton mari, je crois. Ca ferait bien si quelque part, dans ma tête saugrenue d'être humain, au fond d'une zone inexplorée de mon cerveau, j'avais le désir caché à moi-même, le secret et inavouable désir de coucher avec toi. Si je devais le tuer, ce ne serait pas pour cette raison. J'aime bien ce café. Il apaise ma gorge brûlée. Ma mère ne dit rien à son tendre vieux fils de retour de la bataille ? Cette maison, non plus, ne me reconnais pas. Je n'ai plus l'odeur d'un fils, je suis comme un chaton éventré de naissance et touché par trop de mains impropres que la chatte ne veut plus reconnaître et nourrir. Mon regard n'a plus la même couleur, mais la couleur des murs, de cette ville et de cette maison, est restée semblable à celle qui les recouvrait, exactement identique, conforme à l'originale, grise, conforme. Je ne sait pas pourquoi je ne suis pas resté avec les autres, sur la terre brune, lorsque je les ai retrouvés, longtemps après que la lumière n'apparaisse à nouveau pour éclairer le champ éteint de la bataille. J'ai marché dans la lumière et la vapeur moite jusqu'au campement qu'aucun soldat n'avait eu le courage de quitter. Le vent humide avait porté jusqu'à eux le souffle chaud de l'explosion. Certains n'auront eu le temps de tuer personne dans cette guerre et sont morts les nerfs tendus mais l'âme apaisée. Ils n'emportent avec eux aucun fardeau, aucun doute solide sur l'existence humaine. Je suis un chien galeux entre les murs de la cité, on ne m'attend pas. J'étais parti vers l'avant avec la détermination stupide de l'adolescent égaré, j'avais passé les lignes ennemies qui fuyaient sans se retourner et semblaient abandonner leur base à un sombre destin. J'ai cherché, le fusil serré sous mon bras, la trace d'un homme dans le béton meurtri qui hurlait le cri assourdissant d'une sirène. Il y avait un soldat qui courait vers le fond du ventre gris, jusqu'à une porte de plomb. Je suis entré après l'avoir serré contre moi en pointant mon fusil vers sa tête. Des hommes, à l'intérieur, des officiers. Ils ont tiré sans avoir le temps de douter de leur action. Le corps du soldat m'a protégé des balles. J'ai pressé la gâchette du fusil, j'ai fait mon devoir de soldat. J'ai attendu, au milieu des cadavres, dans cette cachette qui ne pouvait contenir que cinq hommes, le corps percé du soldat qui m'avait sauvé toujours pressé contre ma poitrine. Lorsque j'ai à nouveau ouvert la lourde porte de l'abri, devant, c'était un autre temps, un autre lieu, un désert où je n'avais jamais pénétré. Les couleurs du monde étaient changées, le ciel pourpre et la terre qui soufflait doucement une âpre fumée grise; et cette vision me fit penser qu'il n'y avait là plus rien de la nature, plus rien qu'une étrange représentation, une oeuvre humaine qui voulait imiter le souvenir de la terre ou d'un paradis ou d'un enfer.

A présent sur le plancher grinçant de cette pièce, je me souviens que je suis un homme parce que j'ai attendu une chose que je suis venu prendre à la cité.

 

LA MERE

Mon fils... Mange quelque chose. Il ne faut pas rester comme ça, sans prendre des forces.

 

FRANK

En montant me changer, à l'instant, je l'ai vu qui dormait paisiblement dans votre chambre. Je suis entré et j'ai déposé mon uniforme tâché au pied du lit. J'avais oublié ma ceinture en bas, alors j'ai pris la sienne pour attacher mon pantalon. Sa tête remuait légèrement sur l'oreiller, son nez vibrait comme une batterie de tambours à l'instant de combattre. Je n'ai pas croisé son regard.

 

LA MERE

Frank...

 

FRANK

Merci. A présent, je dois traverser la ville et retourner du côté de la caserne où quelqu'un m'attend depuis peut-être trop longtemps. Après cela, je n'aurai plus rien à espérer d'autre que cette fête qu'il est temps de célébrer et où je devrai parler d'un homme qui fit peu de bruit dans cette guerre mais dont l'histoire doit éclairer la mémoire de la cité où il laisse deux enfants que je ne connais pas et qui peuvent bien être n'importe où ailleurs qu'ici.

 

Frank prend le pistolet sur la table, le fixe à sa ceinture et sort après avoir embrassé sa mère.

 


10 - Une chambre d'amour

Après avoir retrouvé Eva, la fille d'un colonel, Frank console dans les bras d'une prostituée son échec amoureux. Eva l'a repoussé comme un étranger et lui ôte ainsi les raisons de son courage.

 

FRANK

Ma petite Eva, j'aime bien faire l'amour avec toi. Tu aimes bien que je te prête ce nom ? Eve, la reine des salopes !

 

LA FILLE

Tout ce que tu voudras, mon chéri, je te le donnerai volontiers.

 

FRANK

Tu aimes bien, n'est-ce pas, que je te paye, après tout ? Tu es une fille ravissante, qui que tu sois. J'aime bien ton cul, surtout.

 

LA FILLE

J'aime bien que tu m'aimes, chéri, petit garçon fatigué. Pose ta tête encore sur ma poitrine.

 

FRANK

J'avais une fiancée avant de te rencontrer. Elle était belle et libre, comme toi. Je n'ai pas pu la garder et l'emmener avec moi. Je ne sais pas si son père m'aurait porté dans son coeur. Le charme magique de ses jambes vaut bien ton sexe offert à mon regard, au retour de la bataille, mais elle n'a pas voulu de mon histoire.

 

LA FILLE

Console-toi, mon ami. Les filles saines comme les poupées, dans leur petite robe serrée, n'ont pas tant que moi à donner à un homme comme toi. Sous les fards et derrière les regards tendres des promises se cache toujours l'avenir triste de l'habitude et les hommes mariés reviennent à moi quand le charme des toilettes et des sourires en coin s'amenuise avec le temps. Toi aussi, peut-être, tu reviendras entre mes jambes parce que tu seras sûr de ton souvenir avec moi. Je ne suis pas une petite fiancée, une image de cire, la belle enfant souriante qui hante le coeur des hommes à la tombée de la nuit, dans les moments de solitude.

 

FRANK

Tu as raison. Je reviendrai sans doute à toi mais j'aurai oublié ton visage. Je reviendrai chercher le repos de ta poitrine, peut-être.

 

LA FILLE

Si tu veux rester encore, paie-moi.

 

FRANK

Bien sûr, je préférerais ne pas revenir t'acheter tes quelques charmes à la prochaine lune. Un homme mérite l'espoir d'un foyer et je ne sais même pas si j'ai encore une adresse à produire à qui demandera : "Où habite le simple soldat Frank dont on sait qu'il fut vainqueur d'autre chose qu'une bataille mais perdit autre chose qu'une guerre ?". A ce moment où il faut que Frank soit autre chose qu'un soldat revenu de l'envers du miroir et dont la peau respire une odeur inhabituelle, je ne connais plus mon Etat-Civil. Tu te moques bien, toi, de ne pas même connaître mon nom ? Tu couches ma tête sur ton oreiller afin d'entendre le récit de mes batailles, de mon courage blessé; le récit de mes actions, les vraies et celles imaginées, dans cette guerre qui semble maintenant derrière nous mais se cache peut-être encore au devant de nous. Tu cherches en moi autre chose que la tendresse ou bien la connaissance de ce que c'est qu'un homme. Tu t'abandonnes à moi et tu me montres ton cul parce que tu crois pouvoir me retenir un peu et puiser encore dans les douleurs de mes histoires. Il se peut bien que je l'achève, cette drôle d'histoire qui fait de moi un monstre au nom de la cruauté de mes pères, un monstre qu'on attend d'étriper sur la place publique. A présent, ton amour dément sent la trahison.

 

LA FILLE

Tu as raison. Va-t-en. Oublie-moi à la prochaine lune qui passe. Je ne monterai pas de nouveau avec un homme qui sait qu'il dégage l'odeur de la mort mais qui vient pourtant en imposer la respiration au nez de tout de monde. Une fille sait renoncer à ce genre d'amour sous n'importe quelle lune. Range ton argent avant de partir et oublie sur ta route le chemin qui mène jusqu'à ce lieu aux portes de la cité. Souviens toi d'Eve, si tu veux, mais va songer ailleurs à ces choses qui traînent dans ta tête toute meurtrie de soldat. Je ne suis pas la fille qui serreras les bras autour de ton corps jusqu'à faire taire la lourde détresse de tes souvenirs.

 

FRANK

Voici ce que je t'avais promis. Il n'y a pas de raison. Ça nous distinguera des chiens errants et j'échapperai à leurs crocs au détour des ruelles sombres de la ville.

 

11 - Une solitude de plomb

Frank dérive dans les rues, la nuit, au coeur de la cité.

 

HOMME 1

Que viens-tu faire par ici, à une heure comme celle-ci ? Tu cherches à me voler mon whisky, c'est ça. Je ne me laisserai pas faire. Je redoute bien moins les coups que je ne redoute le froid et je ne suis pas le dernier des lâches. Approche. Si tu me donnes un peu des richesses qui alourdissent le fond de tes poches, je te laisserai boire une gorgée à ma santé, pour te réchauffer. Sinon, éloigne-toi d'ici. Cette place est ma place, dans ma ruelle. Mes amis logent ici, eux aussi. On ne te laissera pas rester là, debout, à ne rien faire que nous regarder vivre. C'est gênant. Cogne, si tu ne veux pas abandonner ce poste d'observation, c'est plus sûr et c'est plus typiquement humain. On s'y retrouverait. En échangeant quelques coups, on fait enfin la connaissance de la matérialité de l'autre.

 

HOMME 2

Il veut passer, peut-être ?

 

HOMME 1

Non. On dirait qu'il ne veut rien de plus que rester là et attendre une hypothétique issue à son attente...

 

HOMME 2

Tu as vu l'heure, soldat ? On voit bien que tu as été soldat. Vas te coucher avec les tiens, ne reste pas ici. Le quartier n'est pas sûr.

 

HOMME 1

Et le vent s'engouffre et se concentre à ce croisement des ruelles. C'est pour cette raison que la place est libre et qu'il n'y a que nous. Si nous n'étions pas solidement équipés...

 

FRANK

Je veux bien rester et goûter à ton whisky. De l'argent, je n'en ai pas. Mais tu vois bien, maintenant, que je te parle et que tu n'as rien à craindre de moi.

 

HOMME 1

Alors, donne-moi une cigarette. Une deuxième, pour mon ami. Tu ne peux pas rester ici. On ne fera pas ta connaissance. Mais si tu veux dormir un peu, là derrière, il y a une ruelle plus petite où tu peux poser ton cul.

 

HOMME 2

Tu vois, soldat, je m'intéresse aussi aux choses de l'armée. J'ai là une petite collection de soldats qu'un enfant a abandonné aux débuts du conflit. Je les manipule afin d'élaborer des solutions stratégiques. Ils occupent cette petite parcelle du trottoir. Ils ne sont pas soumis à la gravité, contrairement à nous; ils sont en plomb, le vent ne peut pas les ébranler.

 

HOMME 1

Laisse-le. Occupe-toi de lui trouver une couverture. Voilà ton whisky. On a dit une gorgée, c'est tout. C'est qu'on prend des risques pour ça. Depuis le début de la guerre, l'alcool est à un prix scandaleux. Ils prélèvent une taxe, pour payer à boire à leurs troupes. Il parait que c'est la paix et pourtant tu empestes toujours le soldat et l'alcool ne retrouve toujours pas son prix normal.

 

FRANK

Merci. Je n'ai aucune raison et aucune envie de rester ici. Cet endroit sent la mort comme un champ de bataille après l'assaut. Je veux bien prendre cette couverture et chercher ailleurs où dormir.

 

HOMME 2

Il faut encore la payer, cette couverture.

 

FRANK, sort son pistolet de son étui.

Je peux vous donner ceci, et je voudrais bien un de ces petits soldats avec lesquels tu joues comme un môme à la guerre. Choisis-le pour moi. Donne-moi celui que tu préfères parmi tous les autres. Ce sera mon compagnon pour cette nuit, un camarade silencieux qui veillera sur moi mieux qu'une arme lorsque je rejoindrai le sommeil. Voilà. Le marché me convient. Ce pistolet est à toi. Je vais encore marcher jusqu'à un lieu plus propice à l'abandon de soi-même, un lieu où attendre sans danger le lever du jour et la fête qui doit être célébrée pour mon retour au pays de mon enfance brisée.

 


 

REVE

 

Frank s'endort, le petit soldat de plomb serré entre les doigts. Il s'agite dans son sommeil et se met à rêver : un tribunal militaire ou un Sénat antique crépusculaire.

 

LE PORTE-PAROLE

Que l'on s'approche enfin pour entendre le petit soldat ouvrir sa bouche à nouveau après un siècle et demi de silence! L'occasion va lui être enfin donnée de montrer que, contrairement aux apparences troublantes qui pourraient tromper votre jugement, il n'est ni fou ni vraiment traître.

 

LE SOLDAT

Le moule qui me serrait vient de s'ouvrir, et en plus de mes yeux qui n'ont jamais cessé de voir, je dispose d'un panaché de mots à vous offrir en exit de ma gueule plombée.

 

LE PORTE-PAROLE

S'il présente à vos yeux l'aspect du plomb, s'il a encore un peu l'allure d'une figurine, des cellules d'humanité vibrent en lui qui doivent sans doute se multiplier pour lui rendre bientôt ses certitudes d'être pensant.

Bientôt, il se souviendra devant vous de cet instant où il devait intégrer le monde, tremblant encore de ses peurs d'enfant à l'idée de devenir son propre jouet et non plus celui des autres hommes.

 

LE SOLDAT

J'ai été frappé d'une cruelle sentence jusqu'à ce premier mot que je prononce devant vous après tous les désordres muets de mon autisme forcé. Dans les mains des enfants, j'étais un objet comme un autre à cela près que ma vocation était de guerroyer pour eux, de satisfaire leurs délires de fabulateurs puérils.

L'enfant, si je ne sortais pas vainqueur des combats qu'il orchestrait, me jetait à travers son immense repaire, il me piétinait; quand il ne m'enfermait pas pour un temps excessivement long dans ses boîtes où je côtoyais les joujoux en plastique, au milieu de quelques semblables, dans une obscurité totale.

 

LE PORTE-PAROLE

Ce temps est révolu! Le petit soldat de plomb a été refondu, refait, avec une nouvelle tête, un nouveau corps plus confortable, et en prime...

 

LE SOLDAT

...La chance enfin donnée de pouvoir dénoncer ce qui peut, en plus d'un siècle, faire un mal démesuré à un petit soldat. Non pas seulement à cause de ce qu'il subit de l'enfant, mais aussi de ce qu'il perçoit du plancher: la cruelle évidence de l'instabilité du monde que vos aînés ont forgé contre la liberté.

 

LE PORTE-PAROLE

Heureux de pouvoir savourer les premiers signes de la légèreté humaine, il semble vouloir nous faire partager une obsession fondée sur le souvenir de ses douleurs. Il devra également faire le récit des événements qui firent de lui ce qu'il est devenu, sans omettre de formuler les raisons de ces bouleversements.

 

LE SOLDAT

Peut-être est-ce la même histoire pour tous les hommes: peut-être quittent-ils tous leur jeunesse pour endosser l'habit du soldat et connaître dans leur corps le choc du métal lourd avant d'être refondus en hommes? Si cela est vrai, il me semble qu'ils en perdent le souvenir. Moi je me souviens de tout: l'enfance, puis l'immobilité et la lourdeur du plomb, et plus récemment, la sensation étrange de disposer à nouveau de la parole.

Si mon histoire est commune aux hommes, si ma refonte a été opérée avec le même soin que la vôtre, je suis un peu raté: je garde quelque chose du soldat, ça colle à mon être comme un frère siamois qui vient par instants brouiller ma pensée et saloper mes rêves.

Je sais maintenant qu'on ne se débarrasse pas aisément du résultat de ses propres crimes, commis pour éviter d'être la victime de ceux des autres.

 

LE PORTE-PAROLE

Quelle leçon allons-nous tirer de ta renaissance alors que tu te lamentes au lieu de louer tes rédempteurs?

 

LE SOLDAT

Je sais que je paierai tout le reste de mon existence le meurtre de ma jeunesse.

 

LE PORTE-PAROLE

Fuyant le souvenir d'une obsédante réalité, le petit soldat veut dérouter l'attention du spectateur. Mais vient le jour où les masques doivent tomber, où les esprits puérils doivent combattre leurs mensonges devant les reflets troubles des miroirs. Il te faudra, soldat, te confronter aux démons revenants de ton enfance cruelle, avec une lame aiguisée par ta mémoire et ta haine.

Voici maintenant deux membres éminents de notre Sénat. Le deuxième a fait voter ta rédemption que le premier avait férocement combattu afin que tu gardes le poids du plomb qui bloquait tes mâchoires. Tous deux viennent formuler leurs réserves et attentes à ton sujet.

Entrent les deux sénateurs

Messieurs, voici les voix remontées des profondeurs où siège le Sénat !

 

UN SENATEUR

A l'heure où ton amertume répond à nos faveurs, je veux exprimer à nouveau l'évidence de l'inutilité de ton retour.

Certains ont fait de ton cas un sujet d'expérience et souhaitent tirer de toi un exutoire possible aux conflits de la Nation. Mais ta verve ne promet que la calomnie et l'outrage pour masquer ta reconnaissance. Crois-tu, avec ton seul récit, pouvoir transmettre un horrible poison dans les cerveaux de la cité? Apprends que ceux-ci n'écoutent que le discours des émotions enlevées au vertige des dangers et des passions. Tous se moquent des destins cruellement brisés, des inégalités de poids entre le plomb et l'homme, et de toute autre futilité! Ils veulent de cette bravoure que l'on paie de son sang , de l'amour ou bien de la terreur. Toi, tu n'as rien vécu de tout cela, ton sang est trop froid et ton crâne pèse trop lourd sur tes maigres épaules. D'autres connaissent les maux qui sont les tiens: d'inexistants fardeaux dans les bras d'un moribond !

Dans cette partie-ci du monde, ta volonté n'a aucun prix et aucun poids. Ici, ton histoire n'est rien d'autre que le récit d'un mythe, d'un délire d'enfant traumatisé par les natures complexes du monde.

 

LE SOLDAT

Je n'ai maintenant pas plus de plomb en moi que vous n'avez de coeur pour battre dans votre poitrine; et si je dois payer encore le prix de mon crime, je veux que vous acquittiez la part qui est la vôtre en écoutant simplement...

 

LE PORTE-PAROLE

...La voix du plus ancien de nos sénateurs qui ouvrit le débat pour ta refonte et qui te délivra du moule qui te serrait. Déjà, il attendait beaucoup des suites de ton retour.

 

LE VIEUX SENATEUR

Quelque chose pèse sur nos têtes alors que le siècle s'éteint sur l'espérance d'une Nation nouvelle dirigée par un homme nouveau vers les tributs d'un autre temps. Personne n'attend plus rien des nouvelles quêtes, de la mémoire des origines.

Toi, qui a connu comme bien peu après le plomb le retour à l'humanité de tes cellules, laisses-nous nous emparer de tes souvenirs tels qu'ils ont altéré le poids des mots que tu prononces.

Devant le danger imminent de voir surgir de nos racines un ordre calculé pour nous assujettir à d'anciens démons, aide-nous à retrouver la mémoire.

Pour un instant où nous pourrions voir à travers les désordres de ton existence les fléaux que nous avons traversé, guide-nous vers la lumière. Depuis que le gris est devenu l'unique couleur du ciel, que le satin ne cesse de glisser hors de la chaleur du lit, elle nous fait défaut.

 

LE PORTE-PAROLE

Ainsi, l'heure est venue pour notre petit soldat de nous apprendre comment le plomb répondit à son crime quand les anciens connurent les premiers bouleversements.

 

LE SOLDAT

Je dois me souvenir, quand je m'appelais Frank, du rythme répété de nos pas sur le sol, des premiers bruits de métal lourd...

 

Le tribunal sort, s'éloigne, s'évapore. Entre dans le rêve le fantôme de Thomas.

 

THOMAS

Sous les obus, dans les tranchées, mon père perdit un oeil et il ne vit plus l'ennemi. Dans la fumée, ils crachaient tous la guerre d'un même poumon.

Devant les chars, sur la grande place, j'ai planté mon drapeau sous un arbre. Ils avaient déjà fait feu sur nous. Nous ne savions plus qui mort, qui vivant; j'avais un tremblement.

Sur la place, le drapeau a été déterré et brandi, et puis il a brûlé. Il y avait un fusil braqué derrière mon dos, le mécanisme s'est enrayé. C'est une bonne leçon. Je sais que mon poumon n'est pas le coeur de nos luttes, mais ici, je ne devrai plus respirer en solitaire.

Ici et maintenant, je suis le numéro 17, j'ai deux enfants. Je ne connais pas la fin de mon histoire. Les fantômes de l'Histoire reviennent s'asseoir à la table de Banquo.

 

FRANK, s'agitant dans son sommeil

Je ne vois pas de quel crime vous pouvez bien parler, tous. Je n'ai occasionné aucun grand fracas, je ne suis pas remarquable aux yeux du peuple de cette ville. Je ne suis rien qu'un enfant abandonné à lui-même au coeur de la plus immonde bête noire que la terre aie connu. Pourquoi me montres-tu du doigt, Thomas. Je ne suis pas un traître, il faut me laisser tranquille avec ces histoires. Il n'y pas de fantôme, je suis saoul maintenant, je dors.

Il faut impérativement me laisser en paix avec ça. Assez ! Je sais comment avec un homme on veut faire un chien. Je ne me laisserai pas prendre en laisse par de vieux fantômes, de vieilles images moisies et tachées du sang dégoûtant des victimes. Je n'ai commis aucun crime, j'en suis sûr. J'ai au mieux exécuté les ordres, mais tout cela est contradictoire et heurte la raison. Il n'y a pas de fantôme, pas de remords à avoir, il fait nuit, c'est tout. Il faut me laisser dormir. Qu'est-ce que vous croyez ? J'ai encore la maîtrise de ma raison et je ne crois plus à vos mythes ébranlés. Je vous chasse à présent de mon rêve. Vous n'avez pas de place dans mon histoire, je crois. Je ne me laisserai pas impressionner. Votre monde a des traits semblables à moi, mais rien de tout cela n'est réel. Les fantômes ont trop d'imagination. Je n'ai pas peur de ce mythe local qui fait de moi un traître à moi-même. J'ai mal à l'estomac. Le petit soldat dort d'un sommeil de plomb. Vous n'êtes pas des hommes, tous. Vous êtes des radiations et je suis mutant. Je ne sais pas quel est mon âge. Il faut me laisser dormir. Je n'ai rien trahi, je suis un héros, je suis revenu, je mérite au moins le droit de dormir en paix. Une odeur fétide monte du sol d'asphalte. Je veux me reposer sur la fraîcheur de la terre. Vous m'avez pétrifié en me glorifiant. Ma statue repose sur la terre morte du champ de bataille, elle n'est pas plus grande que la main. Il faut laisser dormir la pierre et le plomb. Qu'est-ce que c'est qu'un homme, aujourd'hui ? Vivant au milieu de vous je respire un autre air que le vôtre. Je suis malade. Je dors malgré votre persistance à vouloir me plonger dans vos terreurs.

 


12 - La place publique

Le jour de la grande fête de la paix, alors que l'on s'apprête à honorer les morts, Frank s'étonne du manque de considération pour les vivants. Le soldat de retour gâche la joie des habitants de la cité.

 

UNE JEUNE FILLE

Tu as vu, les commerçants ont tous mis des rubans à leur vitrine, comme pour la fête nationale. La fille du conseiller municipal m'a appris qu'il y aura un bal, ce soir, après la cérémonie.

 

UN JEUNE HOMME

Les derniers tirs ont cessé. Tous les taxis de la ville ont mis des rubans aussi, et ils font la course gratuite pourvu qu'on veuille se promener dans le centre. En revanche, les transports collectifs sont supprimés. Il s'agit de concentrer la population sur cette place, pour le grand rassemblement autour de l'inauguration du monument aux morts. Pourtant, avec beaucoup de mes amis, nous irons à la périphérie et on manifestera comme hier. Il ne faut pas les laisser multiplier encore les taxes. Après les usines à canons, c'est pour la reconstruction qu'il faut payer.

 

LA JEUNE FILLE

On m'a dit que tu étais un garçon très bien. Maintenant, on ne dirait pas que tu veux un peu t'amuser et crier la victoire dans les rues. Ca ne te plaît pas qu'on fête la paix. Tu regrettes tes trafics de cigarettes, tu étais plus riche que maintenant. Alors tu ne veux pas m'emmener danser avec toi.

 

LE JEUNE HOMME

Viens, toi. Tu pourras crier autant que tu voudras. Les syndicats ont prévu des grillades et du vin pour ce soir. Je veux bien être avec toi et te prendre la main.

 

LA JEUNE FILLE

Alors il faudra m'emmener danser, ce soir.

 

LE JEUNE HOMME

Tu es très mignonne quand tu veux quelque chose. Je veux bien, moi.

 

Une fanfare traverse la place et fait résonner cuivres et tambours. Un haut parleur annonce l'imminent début de la cérémonie.

 

LE JEUNE HOMME

A ce soir, près du kiosque, vers onze heures. Je vais aider les autres à préparer des banderoles et je reviens profiter avec toi de cette belle nuit.

 

Il sort. La jeune fille se rapproche du podium où quelques personnes se sont rassemblés. Près du monument recouvert, le conseiller municipal et un général se préparent à parler. Deux policiers encadrent le podium. On commence à applaudir. Frank se rapproche de la jeune fille.

 

FRANK

C'est pour moi qui suis le dernier survivant de la dernière bataille et qui porte la mémoire des hommes de mon unité que la fanfare joue aujourd'hui. J'attends ce moment depuis plusieurs jours, déjà. Hélas, je n'ai pas de bel uniforme pour la cérémonie. Vous êtes très jolie. Je ne veux pas vous effrayer.

 

LA JEUNE FILLE

Vous avez dû être joli garçon avant tout cela. Vous ne me faites pas peur et je ne crois pas à votre histoire. Ce n'est pas bien malin. Pensez à ceux dont le nom est gravé sur le monument. Il vaudrait mieux ne pas plaisanter avec ça.

 

FRANK

Je ne comprends pas. Je dis la vérité. Je porte les marques de ce que je dis. Vous verrez qu'on voudra me rendre les honneurs que je mérite. Après tout, ça n'a pas d'importance. Je n'ai rien à faire de leur genre d'honneurs. Je suis libre maintenant.

 

LA JEUNE FILLE

Moi, je sors avec un garçon en ce moment. Il ne faut rien vous imaginer.

 

FRANK

Je ne suis pas ce que vous croyez.

 

LA JEUNE FILLE

Si vous êtes bien ce que vous dites, pourquoi ne pas monter sur le podium et l'annoncer à tous. Si vous montez je serai la première à vous applaudir.

 

FRANK

Certains tapent des mains et d'autres comptent leurs blessures. Je ne veux rien faire de cela. Je n'ai plus l'habitude d'être raisonnable. Qu'est-ce que c'est que cette étonnante méprise ? On n'a pas daigné me donner un uniforme neuf. Je ne suis plus soldat. Que doit faire un homme qui n'est plus soldat, que personne n'attendait et qui n'a pas d'ambition particulière pour ce monde-ci ? Tu veux que je monte sur ce podium. Je ne veux pas m'y résoudre. On ne m'a même pas invité, mon nom n'est pas sur la plaque et personne ne veut de mes souvenirs.

Pourtant je voudrais bien faire ça ou n'importe quoi pour toi, comme ça, pour que tu me croies.

 

LA JEUNE FILLE

Ca n'a aucune espèce d'importance. Laissez-moi. Pourquoi vouloir à tout prix me prouver votre histoire ?

 

La fanfare s'arrête de jouer et les deux hommes sur le podium s'approchent du pupitre pour lire leur discours. Un des deux policiers tient le fil qui doit relever le drap qui recouvre le monument.

 

MONSIEUR

Je veux donner à cet instant une valeur particulière. Nous allons lever le voile et découvrir ce qui sera l'emblème de la paix retrouvée, alors que tous pleurent encore leurs enfants tombés sur le champ d'honneur de la patrie. Plus qu'un symbole, ce monument représentera pour tous l'instant où nous entrons dans une ère nouvelle. La cité aura tôt fait de panser ses blessures matérielles même si le souvenir de ceux dont le nom figure sur la pierre ne cessera d'évoquer notre tristesse. Nous pourrons bientôt supprimer les taxes et rétablir l'ordre entre les murs de votre ville. Vos enfants connaîtrons avec vous l'assurance de vivre désormais dans la paix et la joie. En ce moment même, des accords seront signés qui maintiendront le retour à la vie civile. Il n'y a plus de conflit. Nos enfants ont donné leurs vies pour que nous puissions à nouveau nous reconnaître comme une nation forte, inébranlable, et sûre de ses armes de paix.

Je vais maintenant donner l'ordre de couper le cordon afin que nous puissions réunir nos pensées en direction de ceux qui sont restés où nous avons vaincu.

 

FRANK

Je connais, moi, au moins cinq de ces hommes. L'un d'eux est vivant, bien vivant, et se tient parmi vous sur cette place. C'est lui qui a atteint le premier les postes de l'ennemi. Tout seul, il a franchi tous les dangers sans craindre de mourir. Il est revenu parmi les siens qui ne le reconnaissent pas encore. Ça change un homme de garantir votre paix à laquelle personne ne voudra bien croire.

 

Un policier s'approche de Frank. Les trois hommes sur le podium cherchent du regard la provenance de cette voix qui interrompt la cérémonie.

 

FRANK

C'est à moi que vous avez appris à tuer. C'est moi qui ai tué pour vous. C'est moi qui ai laissé derrière moi un ami qui avait deux enfants que je n'ai jamais vu. Pourquoi mon nom à moi n'est inscrit nulle part ?

Je ne suis pas un chien, j'étais votre instrument, je suis les injonctions de votre conscience. Vous ne pouvez pas ignorer mon histoire, vous en êtes les dépositaires. Je reconnais en vous les bourreaux de cet homme et aussi de ceux qui me brimaient. Vous m'avez délivré mais vous avez arrêté à jamais ma croissance. Je suis abîmé comme votre ville, je suis laid comme vos décisions, je porte la marque de votre inconscience. Je vous fais bien plus peur que l'ennemi. Je ramène vos radiations à la puanteur de votre terre et je contredis les histoires que vous êtes pressés de raconter à vos enfants.

 

LE GENERAL

Ce soldat est un dément. Ce n'est sans doute pas un soldat. C'est impossible. Il faut arrêter cet homme sur le champ. Il manque de respect aux disparus.

 

Frank monte sur le podium et s'approche du monument recouvert. Un policier le saisit et lui lie les poings. Frank résiste et pousse un violent cri de rage. Le second policier, tremblant, tire sur lui. Le drap qui recouvrait le monument, taché du sang de Frank, est emporté dans sa chute.

 

 

FIN

Stéphane Arnoux, 1998



Première version

achevée les 5 et 9 décembre 1998 à Paris

 

Texte déposé.

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